Vaia, huit ans après : la forêt a retrouvé son vert, mais elle n’est plus la même

Vaia, huit ans après : la forêt a retrouvé son vert, mais elle n’est plus la même

Il pleuvait depuis deux jours. Dans les vallées de l’Agordino, les mélèzes avaient déjà pris la couleur de la rouille et l’eau dévalait chaque ravine. Puis, dans l’après-midi du lundi 29 octobre 2018, le sirocco a changé de voix. Cette nuit-là, sur les Dolomites de Belluno, la forêt est tombée.

Un versant d’épicéas abattus par la tempête Vaia au-dessus de Laste, à Rocca Pietore, avec les maisons du hameau en arrière-plan
Au-dessus de Laste, à Rocca Pietore, en juin 2019 : les épicéas gisent encore tous dans le même sens, celui du vent. Photo : Tiia Monto — CC BY-SA 3.0 — via Wikimedia Commons (page du fichier).

Ceux qui ont passé un automne en montagne connaissent le son de la longue pluie, celle qui ne fait pas de bruit mais ne s’arrête jamais. Depuis le 27 octobre, le vent humide du sud poussait les nuages contre les montagnes et les vidait là-haut, sur les crêtes. À Agordo, il était tombé plus de trois cents millimètres d’eau les deux premiers jours. À Col de Prà, sur la commune de Taibon Agordino, le pluviomètre en avait compté 610 à neuf heures du soir le 29 octobre, puis il a cessé de fonctionner. À Soffranco, au-dessus de Longarone, la Région de Vénétie a relevé 667 millimètres : plus que le record que détenait le Cansiglio depuis l’inondation de 1966.

Puis le vent est arrivé. En reconstituant ces heures, les techniciens de l’ARPAV ont écrit que dans bien des vallées, on était passé en quelques minutes du calme à des rafales de plus de cent kilomètres à l’heure. Sur le Monte Cesen, dans les Préalpes, une rafale a atteint 192 kilomètres à l’heure ; au col Pordoi et sur le Monte Avena 147, au col de Valles 149. Ce n’était pas un orage de passage. Sur le Cesen, entre six et sept heures du soir, même le vent moyen a dépassé les 120 kilomètres à l’heure : la force d’un ouragan, sur l’échelle qu’utilisent les marins.

Le lendemain matin

Au lever du jour, beaucoup de villages étaient plongés dans le noir et privés de téléphone, les routes barrées par les arbres et par l’eau. Les jours suivants, des dizaines de milliers d’abonnés de la province sont restés sans électricité, et dans certains hameaux les groupes électrogènes sont arrivés par hélicoptère. Les torrents avaient redessiné le fond des vallées. Dans les Serrai di Sottoguda, la gorge qui monte de Rocca Pietore vers la Marmolada, le Pettorina s’était élevé jusqu’à six mètres au-dessus de son lit, charriant pierres et troncs, emportant la plupart des quatorze ponts et de longs tronçons de la route.

La route dans la gorge des Serrai di Sottoguda, entre des parois rocheuses, le 20 octobre 2018
Les Serrai di Sottoguda le 20 octobre 2018 : neuf jours plus tard, la crue du Pettorina allait effacer une grande partie de cette route. Photo : Adert — CC BY-SA 4.0 — via Wikimedia Commons (page du fichier).

Mais c’est en levant les yeux qu’on comprenait. Sur les versants de l’Agordino, du Cadore et du Comelico, des forêts entières d’épicéas étaient couchées au sol, les troncs alignés comme si une main immense les avait peignés. Dans trois communes, Rocca Pietore, Livinallongo del Col di Lana et Colle Santa Lucia, une grande partie de la forêt qui retenait depuis des générations la neige au-dessus des maisons avait été détruite. Les nivologues ont estimé qu’environ 800 hectares de nouvelles zones d’avalanche étaient apparus, avec plus de six cents bâtiments exposés.

Dans toute la Vénétie, les premiers relevés ont compté quelque 12 500 hectares de forêt endommagée ; en Italie, plus de 42 000, dans près de cinq cents communes, avec huit millions et demi de mètres cubes de bois à terre. La Région a chiffré à un milliard 769 millions d’euros les dégâts de la tempête en Vénétie, et à 185 millions la seule remise en état des forêts. Ce sont de grands chiffres, mais pour ceux qui vivent dans ces vallées, Vaia, c’est d’abord un endroit précis : le bois derrière la maison, le sentier du dimanche, le versant qu’on voyait de la fenêtre et qui, du jour au lendemain, n’était plus là.

Le lent travail de ceux qui sont restés

Après la tempête est venu le temps des tronçonneuses, des camions et des câbles de débardage. Dans le Val Visdende, dans le Comelico, le vent avait abattu environ 650 hectares de forêt, quelque trois cent mille mètres cubes de bois. En juin 2021, plus de quatre-vingts pour cent avaient déjà été vendus, façonnés et sortis de la forêt. À Costa d’Antola, environ dix-huit mille plants ont été mis en terre sur sept hectares : surtout de l’épicéa et du mélèze, puis du hêtre, du pin sylvestre et d’autres feuillus. Non pas une copie de la forêt d’avant, mais une forêt plus variée.

On n’a pas tout dégagé pour autant. Dans les zones qui protègent les villages des avalanches, les premières consignes régionales de 2019 ont demandé de laisser les troncs sur place : un terrain encombré et rugueux retient mieux la neige qu’une pente nette. C’est l’une des leçons les plus inattendues de Vaia. Parfois, c’est le désordre qui protège.

Il a fallu des années aussi pour rendre les routes et les lieux. Dans les Serrai di Sottoguda, fermés par arrêté depuis le 7 décembre 2018, Veneto Acque a mené pour le compte du Commissaire un chantier de plus de 13 millions d’euros. La gorge a rouvert le 31 juillet 2024, d’abord comme « chantier ouvert », sur réservation. Cet été, la commune l’a ouverte tous les jours du 6 juin au 20 septembre. Ceux qui la parcourent aujourd’hui marchent sur des passerelles neuves, entre les mêmes parois de roche qui ont vu passer la crue cette nuit-là.

Pendant ces mois-là, les bénévoles ont été nombreux, et parmi eux il y avait les Alpini, les chasseurs alpins italiens. L’Associazione Nazionale Alpini rappelle la participation de sa propre Protection civile aux interventions après Vaia. C’est le même esprit que le Gruppo Alpini di Salce affiche en tête de son site, avec les mots de Nardo Caprioli.

«Aiutare i vivi per onorare i morti» (Aider les vivants pour honorer les morts)

Nardo Caprioli, devise reprise par le Gruppo Alpini di Salce

Le petit ennemi

Alors que le pire semblait passé, un hôte est arrivé dans les forêts bellunaises, de ceux qu’on n’entend pas venir. Le typographe est un scolyte de quelques millimètres qui vit sous l’écorce de l’épicéa. Dans les millions de troncs restés à terre, il a trouvé nourriture et abri comme jamais, et de là il est passé aux arbres encore debout, déjà affaiblis par la tempête. Depuis 2021, il a touché en Vénétie entre onze et douze mille hectares de forêt, avec les dégâts les plus graves justement dans la province de Belluno et sur le plateau d’Asiago. Le pic est arrivé entre 2022 et 2023 ; ensuite, l’infestation a commencé à ralentir.

Ceux qui sont montés vers les cols ces années-là se souviennent peut-être des taches rousses au milieu du vert, des épicéas qui séchaient sur pied, un été après l’autre. Le scolyte a prolongé l’ombre de Vaia bien au-delà de la nuit de la tempête. C’est aussi ce que raconte « Il silenzio della foresta » (Le silence de la forêt), le documentaire de Marco Recalchi que la Région a présenté en septembre dernier au Lido de Venise.

La forêt qui revient

Aujourd’hui, sur les versants qui étaient il y a huit ans un enchevêtrement de troncs, le vert est revenu. De l’herbe, des arbustes, de jeunes arbres à côté des souches que le temps ronge peu à peu. En passant en voiture, on peut croire que tout est fini. Ceux qui marchent savent qu’il n’en est rien : une forêt de montagne a besoin de plusieurs décennies pour redevenir une forêt, et celle qui poussera ne sera pas pareille à celle qui est tombée. Elle aura d’autres essences, d’autres âges, une autre façon de retenir la neige et l’eau.

Entre-temps, le bois de Vaia est aussi devenu mémoire. Au sommet du Fertazza, à 2 082 mètres, entre le Val Fiorentina et la vallée du Cordevole, le sculpteur Marco Martalar a construit avec ces troncs un cerf haut de sept mètres. Il regarde vers le Civetta et le Pelmo, et de là-haut on voit bien les forêts qui repoussent.

Si vous allez marcher dans les forêts de Vaia. Respectez les fermetures et les chantiers forestiers, et ne vous approchez pas des arbres instables. L’ARPAV rappelle que les chablis ont créé de nouveaux sites potentiellement avalancheux : en hiver, une pente que vous connaissiez avant 2018 peut avoir changé. Les Serrai di Sottoguda rouvrent en été, aux horaires fixés par la commune de Rocca Pietore.

Si vous avez envie de revenir dans ces vallées en automne, vous trouverez des idées et des conseils dans notre guide des Dolomites de Belluno en automne. La route des Serrai monte vers la Marmolada, qui est aussi le but du col de Fedaia à vélo. Dans l’Agordino, on passe par Cencenighe, carrefour des vallées. Le Val Visdende fait partie des lieux du Bellunese loin de la foule. Et sur la manière de vivre la montagne avec respect, nous avons écrit La montagne ne nous appartient pas.

Huit ans, c’est presque rien pour un épicéa, et c’est très long pour la mémoire d’une vallée. Un enfant né après Vaia voit un versant vert et bas, et peut croire qu’il a toujours été ainsi. Ce sera à ceux qui étaient là de lui raconter comment était la forêt, et qu’une nuit d’automne le vent l’a emportée. Puis, doucement, la montagne a recommencé.

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Al Mazaròl

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